“Nous sommes en pleine rupture, et non en pleine transition.”
C’est le message clé de Mark Carney à Davos. Dans un discours fort, le premier ministre canadien se positionne comme leader des puissances moyennes dans un monde en plein bouleversement.
Son analyse est claire : le système des échanges mis en avant durant la globalisation de l’économie mondiale a profité à tous. Mais il a surtout servi aux plus puissants qui ont pu se positionner, se créer des avantages spécifiques susceptibles et alimenter un rapport de force en leur faveur. Pour Mark Carney, le cadre a explosé et les puissants ne se gênent plus pour créer pressions, tensions et mesures de coercition afin d’atteindre des desseins qui leurs sont propres et non plus collectifs.
Pas besoin d’un dessin pour comprendre la dépendance du monde aux technologies et aux infrastructures financières américaines ou aux produits innovants mais subventionnés de Chine. Les puissances hégémoniques ne pourront pas faire semblant longtemps, elles ne le font déjà plus, et les puissances moyennes ne peuvent pas vivre continument dans l’incertitude de ce qui sera décidé à Washington ou à Pékin.
Pour Mark Carney, réfléchir en termes de transition c’est se tromper de combat. C’est considérer que le retour au modèle antérieur est encore possible, que les éclats qui nous éberluent tous les jours ne sont que transitoires. Non les règles ne s’appliquent plus à tous de la même façon alors que c’était une dimension essentielle du multilatéralisme dans lequel nous avons tous grandi.
Si les règles ne sont plus reconnues ni respectées alors il faut penser autrement en forme d’autonomie stratégique.
« Lorsque les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protégez vous-même » Les puissances moyennes, comme l’évoquent Mark Carney, doivent se créer un contre-pouvoir avec leurs propres règles, leurs propres degrés de liberté. Elles doivent exister collectivement mais elles ne pourront le faire que si individuellement elles gagnent en puissance et en autonomie.
Mais Carney avertit, la rupture aura un coût et un « monde cloisonné sera plus pauvre, plus fragile et moins durable. »
En Europe, l’enjeu est de sortir du cadre de l’échange à tout prix alors que le monde des hégémons est celui de l’accaparement. Elle doit rentrer dans un modèle de rapport de force pour continuer à décider.
Mark Carney est un familier des discours coup de poing. En 2015 la tragédie des horizons évoquait la nécessité d’une dynamique commune pour lutter contre le changement climatique. En 2026, l’économie globale doit se penser en termes de ruptures et de rapport de force.
L’Histoire est tragique disait Raymond Aron, indiquant qu’elle n’est ni déterministe ni linéaire. Carney l’a bien compris, son propos est anxiogène mais il appelle à l’action les puissances moyennes pour ne pas subir les hégémons.
(Entre crochets et en italique, les citations du discours de Mark Carney)