L’interdépendance mondiale crée des vulnérabilités, la période postpandémique en témoigne. Les Etats cherchent à les réduire alors que dans le même temps, les citoyens souhaitent reprendre le contrôle de décisions qui affectent leur vie. Cette dynamique particulière traduit un monde au sein duquel les hiérarchies évoluent, faisant resurgir le terme de souveraineté comme élément clé du débat, notamment en Europe.
Pour autant, ce terme peut apparaitre soit trop vague, soit non directement applicable aux questions posées. En effet, la souveraineté fait appel à l’institution de l’Etat comme élément central. Celui-ci a la capacité de décider, de faire la loi et d’en assurer l’exécution sur un territoire donné. C’est le sens premier. Il traduit la suprématie interne du pouvoir, sa permanence et aussi son indépendance vis-à-vis de l’extérieur.
C’est cette définition que l’on a spontanément à l’esprit en parlant de souveraineté. Ce cadre n’est pourtant pas franchement celui qui s’applique lorsque aujourd’hui on en appelle à la souveraineté. Actuellement, il traduit davantage une capacité à ne plus dépendre du reste du monde de la même manière qu’un cadre juridique formel. C’est une forme de souveraineté fonctionnelle.
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Les chaînes de valeur sont mondialisées, les technologies sont globales, les dynamiques financières sont intégrées et l’énergie est la ressource essentielle au cœur du système de production mondialisé. Cette interdépendance interpelle la souveraineté comme la capacité à disposer de marges de manœuvre, à disposer d’un pouvoir de décision sur un thème précis qu’il soit militaire, technologique ou énergétique.
Dès lors, pour être souverain sur un type d’activité il faut disposer d’un levier suffisant pour être pris en considération par les autres grands acteurs du monde. La logique qui s’applique est alors forcément celle du rapport de force.
Cela pose deux types de questions
La première est celle de la mise en œuvre des moyens pour gagner cette forme d’autonomie, ce droit à jouer dans la même cour que les autres grands.
Cet aspect est essentiel en Europe. C’est l’essence même du rapport Draghi qui constatait que l’Union Européenne avait un retard pénalisant par rapport aux Etats-Unis sur la technologie et la capacité à innover. La faiblesse de l’Europe reflète aussi l’effet d’attractivité des Etats-Unis sur ces domaines. On perçoit alors l’absolue nécessité d’investir massivement pour rattraper le retard pris afin d’innover mais aussi en restaurant son attractivité. La souveraineté apparait alors comme la capacité de décider mais aussi d’affecter les arbitrages des acteurs de l’économie.
L’Europe manque encore de levier pour décider pour elle-même et pour forcer les autres géants à tenir compte des choix et avancées de celle-ci. Cela traduit aussi des choix plus politiques distincts selon qui prend la parole. Ainsi, en revenant de Chine le président Macron indiquait qu’il avait demandé à la Chine de faire des efforts pour réduire les déséquilibres entre l’Europe et l’Empire du milieu. En cas de non-intervention de Pékin, cela se traduirait par des droits de douane. Plus récemment Friedrich Merz revenant lui aussi de Chine a indiqué que les Européens devaient travailler davantage pour ne pas se laisser distancer par un pays où les personnes travaillent beaucoup plus.
Cette différence dans la formulation des moyens à mettre en œuvre traduit aussi l’incapacité à faire des choix à l’échelle de l’Europe posant la question de la structure politique de celle-ci.
Faut-il ainsi mettre en œuvre un cadre fédéral comme celui prôné par Mario Draghi ?
La souveraineté fonctionnelle n’est elle finalement accessible à l’échelle de l’Europe que si on gomme les disparités afin de créer une véritable dynamique commune ? On doit se poser la question car on voit bien actuellement les velléités de Washington d’insérer des pics entre les membres de l’Union Européenne afin d’exploiter et d’élargir des failles.
Mais dans ce cas, la souveraineté retrouve une acception plus proche de l’originale définie en introduction. La souveraineté doit alors être un choix partagé dans lequel toutes les parties prenantes mettent les moyens pour se créer du levier et peser sur les décisions. Pour l’Europe, l’enjeu est de vouloir tenir tête, même à distance, aux Etats-Unis et à la Chine plutôt que d’accepter une dépendance qui serait mortifère.
L’autre type de question porte sur la façon de voir, des choix de vie et sur la législation.
Dans un monde globalisé, la souveraineté fonctionnelle c’est aussi les choix qui peuvent être faits par l’entité nationale mais c’est aussi la capacité à s’adapter à un cadre international dont les hiérarchies sont changeantes. On peut vouloir défendre la stratégie de la transition énergétique qui passe, notamment, par la réduction dans l’utilisation des énergies fossiles tout en étant soumis aux contraintes qui sur ce thème sont dictées par la Maison Blanche qui souhaite une utilisation intensive du pétrole et du gaz. La souveraineté apparait alors comme la capacité à faire des choix en conformité avec des aspirations profondes tout en maintenant une forme d’efficacité économique pour rester concurrentiel. C’est pour cela qu’il faut appliquer une dimension plus politiques aux décisions européennes afin de définir ce que l’Europe souhaite collectivement tout en ayant la capacité de les mettre en œuvre.
La souveraineté c’est aussi accepter de revenir sur des choix, sur des normes qui ne sont pas soutenables parce qu’excessifs à court terme. On ne peut pas faire l’hypothèse que l’on se passera rapidement du pétrole à bien-être constant. On peut tout faire pour en réduire l’importance, développer le renouvelable mais devoir continuer de financer l’industrie pétrolière pour ne pas être pénalisé. La souveraineté c’est ainsi se donner les moyens pour que la voix de l’Europe porte.
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La question de la souveraineté traduit la nécessité de disposer de levier sur des domaines essentiels afin de pouvoir faire des choix qui sont structurants et qui obligent les compétiteurs à en tenir compte. C’est aussi la capacité à être agile pour remettre en question des choix, des normes qui avaient été inscrits dans le marbre par le passé.
C’est adapter ses options en fonction de l’environnement international qui évolue en fonction des choix politiques des pays les plus influents.
C’est aussi finalement, pour l’Europe, la capacité à agir collectivement, ce qui peut nécessiter une adaptation des règles institutionnelles.
La souveraineté c’est ainsi la capacité à créer une dynamique commune pour l’ensemble des pays européens, avoir des objectifs partagés et être prêts à mettre des moyens en commun pour y arriver. Cela passe par exemple, pour nous financiers, par la mise en commun d’un mode de financement collectif. La dette publique européenne sur une grande échelle serait un instrument traduisant l’adhésion à cette dynamique commune, à une aventure commune sans laquelle les pays de l’Europe n’existent plus individuellement.

